AIR © Maxime Guthfreund

Entretien avec Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin

vidéo interview

Le duo AIR célèbrait les 25 ans de Moon Safari à la Philharmonie, le 24 juin dernier.

Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel reviennent sur le succès de leur premier album devenu culte – Moon Safari – et son adaptation en concert, leur rencontre avec Beth Hirsch, leur collaboration avec Françoise Hardy ou encore la place qu’occupe la musique classique dans leur création.

Jean-Benoît Dunckel : on commence bien, pour répondre aux questions !

Entretien
AIR célèbre les 25 ans de l’album Moon Safari à la Philharmonie de Paris.   

Un concert sold-out en quelques minutes à peine... ou l’immense popularité de Moon Safari aujourd’hui 

Jean-Benoît Dunckel : Je pense que l’album Moon Safari est rentré dans la vie des gens.
Et que là, il y a une espèce de turnover et de chose transgénérationnelle qui se passe.
Parce qu’il y a des jeunes qui découvrent cet album, qui aiment cet album et qui l’écoutent de façon frénétique.
Parce que lorsqu’ils étaient petits, leurs parents écoutaient cet album aussi.
Donc il y a un rapport différent, un rapport un peu légendaire, mélancolique, nostalgique.
D’où, à mon avis, le côté frénétique de l’acheter vite.
Et puis aussi peut-être parce qu’on vieillit, donc peut-être qu’un jour, on jouera plus.
Donc ils veulent en profiter ! 

L’adaptation scénographique et sonore de Moon Safari en concert

Nicolas Godin : L’idée, c’est de retrouver ce côté rétro-futuriste.
On a construit une espèce de boîte blanche complètement épurée.
Et on a commencé par jouer des concerts dans des théâtres un peu baroques, pour avoir ce contraste un peu « monolithe » de Stanley Kubrick, avec un objet qui n’est pas censé être là, et pour créer ce côté futuriste.
Il y a eu une mise en scène physique de la création d’un objet. Ce n’était pas que des lumières ou des projections. Il y avait un côté organique.
On voulait vraiment avoir cette espèce de soucoupe volante qui atterrit dans des théâtres.
Parce que Moon Safari, c’était un peu l’album de la nostalgie de cette époque-là, de tous ces films de science-fiction qu’on regardait quand on était enfant.
Et de ce rêve qu’on avait, qu’une fois à l’âge adulte, on vivrait comme ça.
Et ça ne s’est pas passé.
Moon Safari, c’est le prolongement de ce rêve. C’est faire comme si ça s’était passé en vrai.

Jean-Benoît Dunckel : Là, on va être très fidèles à l’écriture de Moon Safari.
Et on essaie juste de sublimer l’album. C’est-à-dire de restituer l’âme des morceaux, qu’ils soient intimistes, qu’ils soient spatiaux, avec une qualité sonore assez poussée pour du live. Et ce qui est super, c’est que la technologie de maintenant nous le permet.
Parce que grâce aux nouvelles technologies de speakers, et aussi d’avoir un ear-monitor, un petit speaker dans l’oreille, fait que le son est meilleur sur scène.
Il y a aussi la technologie des vocodeurs, qu’on peut vraiment sublimer, maintenant.
Il y a 10 ans ou même 5 ans, c’était compliqué.
Et là, on peut vraiment avoir un son pur, un son vraiment beau, bien équilibré sur scène.
Et c’est récent. Il y a 5 ans, 6 ans, on n’aurait pas été capables de le faire.

Nicolas Godin : On a tout notre matériel derrière la scène, qui est contrôlé par des claviers de commandes sur scène.
Donc on n’a pas besoin d’avoir tout le matériel de l’album sur la scène.
Il est en coulisses et il est déclenché par nos synthétiseurs qui sont sur le plateau.

Jean-Benoît Dunckel : Il y a des hommes de l’ombre.
On est en pleine lumière, mais il y a des super techniciens, artistes derrière nous.
Qu’on ne voit jamais.

Un album qui avait d’abord rencontré son succès outre-Manche

Nicolas Godin : L’Angleterre est le pays qui nous a fait passer dans le grand public.
Ça a été une énorme différence pour nous.
Moon Safari a été joué dans des endroits hors des circuits un peu...
En France, c’était plus lié à une scène.
Et en Angleterre, c’est devenu un peu plus grand public. Cet album-là fait partie de la vie des gens. C’est un album super important pour les Anglais.

La rencontre avec Beth Hirsch : « voix » de Moon Safari

Nicolas Godin : Toute la French Touch habitait dans le 18e. On s’est tous retrouvés là.
Et un soir, j’étais chez un ami, et elle était là. Elle habitait aussi dans le 18e. Elle était fille au pair, je crois. Elle m’a dit qu’elle faisait de la musique.
J’ai dit : « Moi aussi. » 
Et c’était le début des disques où il y avait des invités vocalistes, comme sur Massive Attack, The Chemical Brothers...
C’était un peu dans l’air, ce truc d’inviter des interprètes sur tes morceaux.
Et donc, comme c’était dans l’air du temps, on avait des morceaux qui n’aboutissaient pas, on avait deux morceaux qui étaient juste des petites tourneries comme ça, et on a essayé de les faire en chanson.
Et en plus, elle a cette voix incroyable qui rappelle Karen Carpenter.
Et nous, on était fans des Carpenters, de Karen Carpenter en particulier.
Et du coup, c’était vraiment l’alignement des planètes, quoi.
C’était improbable qu’on se rencontre complètement par hasard.
Il n’y a eu aucun calcul de maison de disques, de management.
C’était vraiment le fruit du hasard.
Alors qu’après, on a vu, en Angleterre, c’était beaucoup des trucs...
Plus professionnels, on va dire.
Là, c’était vraiment...
En fait, je crois qu’à ce moment-là, tout nous souriait.

Un orchestre sur Moon Safari

Nicolas Godin : On avait bricolé l’album avec un home studio. Et quand on a signé dans une maison de disques, tout d’un coup, on a eu du budget, mais l’album était déjà terminé.
Alors on a mis le budget dans les cordes.
Et on est allés à Abbey Road et on a enregistré avec David Whitaker.

La collaboration avec Françoise Hardy

Nicolas Godin : C’était intimidant.
Elle avait l’âge qu’on a aujourd’hui quand on l’a rencontrée.
Et justement, elle, en Angleterre, elle était... c’était un peu logique qu’on travaille ensemble parce qu’elle était vraiment reconnue.
C’était une icône, là-bas.
Les gens l’admirent, admirent ses disques.
C’est toujours embêtant quand tu rencontres des gens qui ont fait de la musique qui a compté pour toi.
T’es toujours un peu intimidé avec eux.
Ce n’est pas un problème de célébrité.
On peut rencontrer des gens célèbres, si la musique qu’ils font ne nous plaît pas, on s’en moque complètement.
Mais jeunes, on a tellement écouté de disques de Françoise Hardy ou de Robert Smith, de David Bowie...
On a tellement écouté leurs disques que quand tu les rencontres en vrai... tu redeviens un peu un petit enfant, en fait.
C’est très bizarre. Tu perds tes moyens.

Jean-Benoît Dunckel : C’est dur de donner des indications à Françoise Hardy.
C’est dur de faire recommencer.
C’est dur de dire : "Je n’aime pas ce passage, j’aimerais que tu fasses autre chose." C’est compliqué.

AIR et la musique classique

Jean-Benoît Dunckel : La musique classique est rentrée dans l’ADN de notre musique.
Elle a créé un phrasé, une connaissance profonde des harmonies, de la musique.
Elle a été complètement absorbée.
On ne ressort pas des mélodies de musique classique.
Ça a été un apprentissage dans l’enfance.
Et du coup, voilà... elle a développé la composition et l’improvisation chez nous.

Nicolas Godin : Et aussi, on regardait beaucoup la télé.
Certains compositeurs de films avaient étudié la musique classique.
Quand tu penses à Michel Legrand, il connaissait par cœur tous les grands compositeurs.
Il a étudié avec Nadia Boulanger.
Donc, en fait, quand tu écoutes, par exemple, L’Affaire Thomas Crown, tu perçois des bribes de musique classique à travers lui.
Et ça donne un goût pour des belles... des choses un peu plus évoluées que la pop musique classique.
Quand tu regardes Star Wars, parfois, t’as un peu de Wagner, alors que quand t’as 8-9 ans, tu ne vas pas forcément à un concert de Wagner.
Mais avec la musique de John Williams, tu peux avoir des petites bribes de musique classique.

Le Musée de la musique et l’âme des instruments

Nicolas Godin : C’est un musée absolument génial qui gagne à être connu, parce que franchement, c’est un endroit incroyable.
Et je connais beaucoup de musiciens, notamment spécialistes des synthétiseurs, pour qui ce musée est une référence.
J’encourage vraiment tout le monde à y faire un tour.
Moi, la dernière fois que j’y étais, j’ai trouvé ça génial.

Jean-Benoît Dunckel : Les instruments ont une âme, en fait.
C’est très curieux.
Peut-être qu’ils ont l’âme des grands interprètes qui l’ont joué, je ne sais pas.
L’âme, c’est tout ce qui reste, en fait, qui perdure dans le temps.
Certains instruments sont tellement parlants, ont tellement de caractère, qu’ils restent.
Il y a aussi des Stradivarius, mais il y a aussi des synthés Moog ou d’autres marques, qui vont rester, parce qu’ils ont une possibilité de création, un son, une texture et une ergonomie hors du commun qui font qu’ils n’ont jamais fini de raconter ce qu’ils ont à dire.
Et c’est ça, en fait, l’âme de quelque chose. C’est parce qu’on sent que le caractère est très prononcé, très important, et qu’il dure dans le temps.
 

Crédits

Clips et extraits musicaux :

  • AIR – Sexy Boy
  • AIR – All I Need (feat. Beth Hirsch)
  • AIR – Kelly Watch the Stars
  • AIR – Jeanne (feat. Françoise Hardy)

Entretien : Maxime Guthfreund 
Réalisation : Laurent Sarazin – Imaginé productions, Aurélien Kalasz, Maxime Guthfreund
© Cité de la musique – Philharmonie de Pars, 2024

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