Yerai Cortés, l’art de vivre flamenco
Le guitariste né à Alicante revient sur son enfance baignée de sons, la composition de son dernier album, POPULAR, ou encore son rapport au flamenco et à la scène, des tablaos aux grandes salles européennes.
À quelques jours de son concert à la Philharmonie, Yerai Cortés se confie. Héritier d’une culture gitane qu’il fait dialoguer avec de multiples influences, il évoque son goût pour les sonorités du quotidien, sa découverte de la guitare et le lien viscéral qui le lie au flamenco. Il revient également sur ses influences sud-américaines, ses inspirations puisées bien au-delà du flamenco et sur le défi que représente la transmission de son art à un public néophyte.
*Yerai Cortés fredonne une mélodie puis la joue à la guitare.*
La musique, dans mon enfance... c’était de la musique « domestique », c’était le son qu’il y avait chez moi, sans que ce soit forcément... un genre, sans être de la musique, sans être quoi que ce soit d’extérieur, simplement le son qui résonnait chez moi. J’aime l’appeler « son domestique » parce que j’apprécie tout autant le bruit de la cafetière, celui de la machine à laver, celui de la guitare.
Mon père joue de la guitare, ma mère chante à la maison pendant qu’elle fait... le linge, la vaisselle... Mes oncles, pendant qu’ils font griller la viande au barbecue, chantent, jouent...
J’avais un rapport très direct avec les percussions. Et la guitare est arrivée quand j’avais 8 ans, plus ou moins, parce que mon père laissait toujours sa guitare sur le canapé. Et je devais la prendre et la déplacer, pour pouvoir m’allonger. Et chaque jour, il la posait là pour que je la prenne. Un jour, je l’ai gardée. Je l’ai prise sur mes genoux, j’ai commencé à jouer un peu, en imitant mon père, et mon père m’a vu et m’a dit : « Approche. » C’est là que tout a commencé. Ma première leçon.
Quand j’ai commencé à comprendre que le flamenco, c’était un métier, un moyen de gagner ma vie... C’est quelque chose que je fais devant des gens et ces gens paient leur place pour me voir, dans un bar... Quand j’ai compris ça, c’est comme si... Ça m’a fait bizarre, parce que chez moi, c’était l’inverse : je jouais à la maison, juste pour ma famille et mes amis.
Et ta mère ne veut plus
Que j’aille sur la place pour te voir
Te voir passer...
Ce que le flamenco représente pour moi ? Je pourrais décrire ça comme... un sentiment ou... ou un besoin dont on n’a pas conscience. J’imagine que c’est comme quand tu t’assois à table pour manger. Tu viens manger parce que tu as faim et que tu dois te nourrir. Tu respires parce que tu dois respirer. Sinon, tu meurs. Pour moi, c’est ça, le flamenco. J’écoute et je joue du flamenco parce que sinon, je meurs, parce que sinon, je ne respire pas, j’ai faim, et parce que sinon...
Je considère toujours le « tablao », la salle de flamenco, comme une sorte d’école. C’est la bibliothèque où on va chercher un livre pour se rappeler d’où on vient, le sens de ce qu’on fait... Le tablao est un lieu qui te nourrit, qui t’enseigne des choses, et te donne des idées pour créer tes propres compositions par la suite. C’est là que tu peux t’abreuver à une source véritablement flamenca.
Depuis toujours, j’aime beaucoup... Pour ceux qui ne sont pas « flamencos », la musique latine a toujours été très importante. Moi, j’ai écouté Antonio Machín, le trio Los Panchos, Benny Moré, Bola de Nieve... J’ai écouté énormément de musique latine. Chavela Vargas... Et tout ça m’a vraiment rapproché de l’écriture, du côté parolier. Ça m’a inspiré pour l’écriture et pour structurer mes chansons. Côté flamenco, j’ai toujours beaucoup aimé le compositeur et guitariste Sabicas, ou le guitariste Melchor de Marchena. Ces deux-là sont mes guitaristes préférés, mes références du moment. Mais je suis aussi un grand fan de piano et j’ai beaucoup écouté, pour composer, Bill Evans, qui est l’un de mes préférés, ainsi que Ryuichi Sakamoto, qui m’inspire énormément. Et il y en a un, en ce moment, que j’écoute tout le temps et qui me plonge directement dans l’univers du rap : Robert Glasper.
POPULAR, cet album est dédié à une personne : ma compagne, ma bien-aimée.
La guitare est venue en dernier. Sur le précédent album, elle était en premier. Pour moi, cet album a été une découverte, car je l’ai composé avec une main bandée. Je m’étais coupé à la main, au tendon, et j’ai commencé à écrire et à composer sans la guitare entre les mains. Il y a beaucoup de morceaux de guitare que j’ai composés à la voix. J’enregistrais la mélodie, et avec le temps, j’ai pu rejouer. Mais j’ai fait un gros travail de composition rien qu’en chantant. Je vais te montrer. Ça faisait ça. Je faisais... Et ça a donné ça.
Je viens de si loin
Je viens de si loin
Et aucun vol ne m’emmène
Ne m’emmène à ses côtés
Il y aura un peu de tout dans ce concert à la Philharmonie : des moments de guitare solo, des moments où les filles resteront sur scène et où elles feront des palmas, des percussions... Donc, disons que c’est une sorte de tribu qui joue des morceaux, mêlant à la fois de belles émotions et des émotions tristes. Pour moi, c’est une opportunité, c’est un cadeau et surtout, je suis très impatient de voir quelle sera la réaction du public et à quels moments de la musique ce public va réagir, par rapport à la façon dont réagissent les amateurs de flamenco.
Celui qui s’égare dans la vie
Est enchaîné avec des chaînes
Celui qui s’égare dans la vie
Est enchaîné avec des chaînes
Celui qui s’égare dans la vie
Est enchaîné avec des chaînes
Si un jour je m’égare
Enchaînez-moi à ma guitare
La Bulería est un « palo », c’est-à-dire une forme de flamenco. Les palos sont les différentes façons de pratiquer le flamenco. Il y a les Alegrías, la Soleá, la Bulería, le Fandango... Tout dépend de la couleur émotionnelle, de ce qu’on veut raconter. Dans mon cas, j’ai choisi certains styles. Certains sont plus tristes, d’autres plus joyeux. Donc, lors du concert, je vais jouer de la Bulería, de l’Alegría, de la Soleá, de la Farruca. Chacun a un titre, au niveau... Sur l’album, il y a des titres, mais en réalité, ce sont des palos, pour les flamencos.
Avec une danse plus belle
Que la rose au mois de mai
Et le père, avec tristesse,
Se souvient de la promesse...
Le duo Tarta Relena, j’ai vraiment hâte de les rencontrer et de les écouter en live. Je veux voir ça !
Vive les eaux d’Alicante !